Entretien avec une légende : Pierre Bergé

Florent-Alexis Wessels Faustin
26 janvier 2011 – 11 Comments

Entretien avec Pierre Bergé

Être étudiant à l‘IFM (l’Institut Français de la Mode) a été le souhait d’une longue année, et je suis très content de l’avoir intégré aujourd’hui. C’est une formidable occasion. D’entendre des formidables personnalités notamment. Aujourd’hui, il s’agissait d’un homme qui a vu et participé à la métamorphose du marché de la mode, depuis un temps où le prêt-à-porter n’existait pas. L’homme fut le manager d’une maison qui a révolutionné la mode féminine. Un visionnaire, fondateur de l’école d’où j’écris : Pierre Bergé. Pierre fucking Bergé ! Voici quelques-uns de ses propos que j’ai tenté de retranscrire tels quels. Au menu, quelques déclarations fracassantes sur l’actualité, une vision bien affirmée de la mode homme ou femme, et au final, une leçon d’honnêteté, une leçon de vie :

Pierre Bergé à l'IFM

Sur l’IFM

J’ai eu l’idée de créer l’IFM avant 86. A cette époque on parlait beaucoup de création, on avait inventé ce mot de créateur, et au bout de ça il n y avait pas grand chose. Il y avait les écoles de mode qui n’enseignaient à peu près rien. Qui coutaient cher et préparaient surtout au chômage.
Les créateurs ont toujours soupçonné les gestionnaires de ne pas les écouter, de ne pas vouloir les aider. Les gestionnaires ont soupçonné les créateurs de ne pas les aider non plus et d’être incontrôlables.

J’ai toujours plié la gestion à la création. Ça marche beaucoup mieux. Parce les grands créateurs ont un marketing intégré. Ils connaissent le prix des choses. Ce ne sont pas des rêveurs. Il faut arrêter avec ce mythe du créateur évanescent. Les gens l’oublient, mais la gestion, c’est bien pour gérer la création.

Sur la haute-couture aujourd’hui

Au défilé Dior nous avons vu une robe de Galliano que personne ne peut porter et ne portera jamais. Qui n’est pas de son temps et donc qui ne sert à rien.
A quoi ça sert ? A vendre des cravates, des parfums… Ce n’est pas ce qui me choque, ce sont plutôt les journalistes. Je serais plus à l’aise si l’on me disait la vérité.
La haute-couture est morte.

La mode n’est pas un art. La haute-couture accompagnait un art de vivre, qui a totalement disparu. Les hommes et femmes allaient à l’Opéra en smoking, en robes longues. Cela n’existe plus. La haute-couture devait donc mourir. Si elle existe encore c’est de manière articifielle.

Sur l’oeuvre de Saint-Laurent

YSL avait fait ce constat bien avant moi et d’autres. En 66 il a ouvert Saint Laurent Rive Gauche. Il avait compris que la mode ne devait pas seulement faire des femmes des êtres qui devaient se plier au désir d’un couturier, qu’un couturier n’était plus décrété de droit divin, mais que la partie se jouait dorénavant dans un dialogue permanent entre le couturier et les femmes.

Saint-Laurent a décidé de pénétrer sur le territoire social.
En 1966, il n y avait strictement aucune marque d’aucun couturier.

Le but de Saint-Laurent a été beaucoup plus loin que Chanel. Parce qu’à un moment où il allait falloir compter plus sur elles   – elles allaient obtenir le droit de vote, l’IVG – Saint-Laurent a accompagné l’évolution des femmes. Il a laissé de coté la femme objet de mode, objet du couturier. Pour servir les femmes et non pas pour s’en servir.

Je ne suis pas contre la création. J’ai passé ma vie dans les créations de toutes sortes. Mais la création en matière de mode peut être dangereuse et contre productrice surtout si l’on ne respecte pas les quelques principes élémentaires que j’ai déjà évoqué.

Le marketing pour moi est là pour promouvoir, développer, donner envie, faire connaitre. Mais le marketing qui consisterait et consiste souvent à dire au créateur que c’est la saison du rouge et qu’il faut faire du jour, je le désapprouve. Je crois que la création doit surprendre. Elle doit montrer que c’était ça qu’ils attendaient.

Sur la mode aujourd’hui

Le territoire social est l’avenir de ce métier. C’est tenir compte du corps des gens. La mode des gens se conjugue au présent. Jamais à l’imparfait et rarement au futur. Dans les années 60, Pierre Cardin et Courrèges faisaient parler beaucoup d’eux. La presse disait que c’était la mode de l’an deux mille. Je ne sais pas si vous voyez beaucoup de gens en Pierre Cardin ou en Courrèges

Le créateur doit comprendre ce qu’est la vie aujourd’hui. Saint-Laurent : « La mode serait très triste si elle était faite pour habiller les femmes riches ».

C’est encore plus grave pour les hommes. Quand je vois les défilés, je me demande si les couturiers prennent parfois l’autobus. C’est ridicule. Je ne pense pas qu’un homme doit être déguisé. Mais je dirais la même chose des femmes. Il y a peut-être un business, je ne dis pas, faut le faire. Mais comme les fashion designers que l’on voit à Milan.

La haute-couture est morte mais la mode a de beaux jours devant elle. J’ai une grande confiance en la mode. C’est un fait de société réelle.

Si Chanel a donné aux femmes la liberté, Saint Laurent leur a donné le pouvoir en faisant passer le vestiaire masculin sur les épaules des femmes.

Tout ce que j’ai fait, je l’ai fait par intuition. Par certitude de participer à une aventure. Et je regrette d’avoir l’âge que j’ai, sinon je serais prêt à repartir.

Deux choses que Pierre Bergé a dites m’ont particulièrement marqué.

A la question : « comment faire en tant que gestionnaire pour ne pas se laisser aller à ses gouts personnels ? »

Il faut vous laisser mener par vos gouts personnels. Il faut savoir vers où l’on va, et où l’on ne va pas. Galliano a beaucoup de talent, c’est un showman formidable, mais on dirai qu’il a oublié pourquoi c’était fait. Le plus souvent, quand c’est moche, c’est souvent parce qu’on a oublié pourquoi c’était fait. Il ne faut pas habiller un fantasme.

Quant à la vie d’une marque à la mort de son créateur

Si ça n’avait tenu qu’à moi, au départ de Yves d’Yves Saint-Laurent, j’aurais tout fermé. Puisqu’ils veulent tous être des artistes, pourquoi veulent-ils tous que leur marque vive après eux. Regardez Picasso, Dubuffet…est-ce que ça continue après leur mort ?

Non ! C’est du business

L’idée qu’une « maison » n’existe que le temps de son créateur, est extraordinaire. Cela a longtemps été le cas, parce que souvent, personne ne tentait de les garder en vie, ou parce que leur créateur mourrait sans tenter de s’attacher la postérité. Quel orgueil, en fait ! Depuis les intérêts commerciaux ont pris le pas sur la création, mais l’on nous sert le même discours… Peut-on imaginer ne plus acheter que des créateurs pour leur vision, leur marque, adhérer à leur philosophie et plus à un marketing ? C’est peu probable, certes, mais l’idée est intéressante.

Notez qu’une exposition Saint Laurent Rive Gauche va ouvrir très bientôt à la fondation Saint-Laurent. L’occasion de comprendre un peu mieux la révolution qu’a constitué la création d’une des toutes premières marques de prêt-à-porter.

L’IFM est en portes ouvertes ce samedi 29 Janvier, de 10 à 18h, au 36 quai d’Austerlitz ; si le cœur vous dit de passer .

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11 Thoughts to Entretien avec une légende : Pierre Bergé

  1. Maxime 26 janvier 2011 at 19 h 27 min

    Très intéressant

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  2. dimitri 27 janvier 2011 at 14 h 24 min

    C’est un très bel entretien et j’ai beaucoup aimé lire ces lignes. Pierre Bergé connaît très bien le monde de la mode, et sa vision est assez juste.

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  3. florent 27 janvier 2011 at 20 h 52 min

    @Modissimo / @ Dimitri : Merci les gars ! C était un plaisir de l’écouter, le Pierre. On a rarement d’avis très tranchés et critiques dans la mode, ça change.

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  4. Dorian G. 27 janvier 2011 at 21 h 22 min

    Les propos de Pierre Bergé sur la mode sont très instructifs, merci de nous avoir fait parvenir cet entretien. Il y a juste une petite erreur sans doute de frappe, vous avez écrit Milan, avec un « t » à la fin.

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  5. luisa 29 janvier 2011 at 18 h 13 min

    « Ce n’est pas ce qui me choque, ce sont plutôt les journalistes. Je serais plus à l’aise si l’on me disait la vérité. » Tiens mais au fait, à qui appartient Le Monde ?

    toujours intéressant de rencontrer un tel monstre, merci d’avoir partagé cet entretien, mais certains passages frôlent le lol.

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  6. Florent 31 janvier 2011 at 1 h 35 min

    @Dorian G : Ah merci !

    @Luisa : Pour sa défense il parlait surtout des journalistes de mode.

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  7. Wis 13 février 2011 at 23 h 33 min

    Des retours sur votre expérience à l’IFM seraient très instructifs sur ce qu’on y fait, et très généreux de votre part.

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  8. Stedim 28 février 2011 at 15 h 33 min

    Très intéressant ! Merci.

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  9. Plaza 30 avril 2011 at 21 h 59 min

    une interview assez particulière.
    Ce n’est pas étonnant qu’il aurait voulu fermé YSL puisque Mr Bergé est en partie responsable de la presque faillite de la maison dans les années 80-90.
    En attendant, Galliano faisait peut être des horreurs mais c’est cela qui a conduit Dior vers une prospérité que n’égalera surement jamais YSL.

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