créatrice Hermès homme

20 ans de mode homme chez Hermès : Véronique Nichanian

Florent-Alexis Wessels Faustin
2 juillet 2011 – 4 Comments

créatrice Hermès homme

L’Institut Français de la Mode – mon école -, l’École de la Chambre Syndicale de la Couture Parisienne (l’ancienne école de Véronique Nichanian), et l’ENSAD ont organisé mardi dernier une conférence avec une très grande personnalité de la mode homme : Véronique Nichanian. « Contente de témoigner pour ceux qui veulent savoir comment ce travail se vit », elle nous a révélé les coulisses de son œuvre : son histoire, sa marge de manœuvre chez Hermès, son double rôle dans la création et le management, et sa vision de la mode homme :

On fait ce métier par passion.

Autobiographie de Véronique Nichanian

« Je suis née à Paris… j’ai eu mon BAC… Je parlais beaucoup de vêtements…j’achetais des tissus au marché Saint Pierre, que ma mère m’a fait découvrir… je passais mon temps à me faire des vêtements, pour avoir quelque chose d’unique…

Mes parents m’ont inscrite à la Chambre Syndicale… Mon père a toujours été très exigeant. Il m’a dit que si j’allais là-bas je devrais être la meilleure.
J’y ai appris la technique, avec des professeurs très demandants… le bien aller… En sortant de cette école on sait parler à un modéliste, un technicien dans une usine : cela donne de suite une image très sérieuse…

Nino Cerrutti m’a engagée au sortir de la Chambre, pour m’occuper de la mode masculine… Je me suis dit, pourquoi ne pas en faire un ou deux ans… J’en fais depuis trente.
Nino Cerrutti m’a appris à travailler vite, bien, et en précision… Le groupe Cerrutti est un groupe textile… J’avais 20 ans et j’en profitais pour visiter les usines, comprendre, discuter et apprendre le maximum…

A l’époque Cerrutti avait de nombreuses licences… A 22 ans, Cerrutti m’envoie m’occuper de la licence au Japon… J’y ai découvert un univers assez extrême, minimaliste… La pureté des formes m’a marquée… C’était aussi être femme dans un univers masculin.

Un jour, Jean-Louis Dumas d’Hermès m’appelle… Je n’y crois pas… Il voulait me rencontrer… Je pensais lui dire que j’étais très bien chez Cerrutti… Je connaissais la maison via ma mère qui avait des sacs et des foulards… L’homme était passionné… Il m’a dit : « je veux vous confier la mode masculine. Gérez ça comme votre petite entreprise »… En 88, il a engagé une femme pour faire de la mode masculine, et c’était audacieux.

Je lui ai dit : « Hermès, c’est une maison objet, et j’ai envie de fabriquer des beaux objets… je ne suis pas dans le cycle de la mode. Ce qui m’intéresse c’est travailler la forme, la coupe, le millimètre, la proportion. Un vêtement, c’est de l’émotion. C’est cette alchimie qui fait qu’un vêtement est réussi… C’est une maison de matières et j’ai pu développer des matières, des cuirs, des motifs… au service du vêtement masculin. J’n’aime pas les détails superflus, les effets gratuits…. Une recherche de détails… des détails égoistes : un fond de poche en agneau… des détails qui s’adressent à l’homme et pas aux autres. »

Nino Cerrutti m’a engagée au sortir de la Chambre, pour m’occuper de la mode masculine… Je me suis dit, pourquoi ne pas en faire un ou deux ans… J’en fais depuis trente.

Véronique Nichanian et la création

« J’ai toujours le même état d’esprit année après année…Le travail part d’un motif, d’une forme… aucune collection ne se ressemble… L’important c’est d’habiller des hommes aujourd’hui, des hommes contemporains.

Le vintage, faut s’en inspirer…les copier coller j’aime pas ça… Travailler, c’est se projeter dans ce qu’un homme aura envie de porter aujourd’hui. Essayer de les séduire et les rendre séduisants.

Simone de Beauvoir : on ne créé jamais pour les autres que des points de départ.

Un homme m’a dit un jour : « j’ai l’impression que vous me connaissiez quand vous avez dessiné cette veste ».

Il n’y a pas deux collections qui se font de la même façon.

Je la construis en faisant une gamme de couleurs, puis je pars dans les matières, qui sont un déclic de formes ; je fais tous les salons : Première Vision… Je développe aussi des tissus.

Ensuite je commence à dessiner… On fait un plan de collection et structurer ses idées. Il faut que les idées prennent force. Avoir les idées assez claires. Il ne faut pas raconter trop d’histoires.

créatrice hermès homme Véronique Nichanian
Hermès homme printemps été 2012

Avant les mannequins étaient plus costauds, plus beach boys. Ils se sont affinés.

Il y a quelques années, on a fait un casting sauvage. La problématique, c’est que tout est fabriqué dans la même taille.

Tout ce qui défile, l’intégralité est vendu en boutique… Je ne fais pas comme ces maisons qui font défiler une collection pour l’image et vendent tout autre chose.

Tout ce que je dessine doit s’adresser au monde entier : on n’a pas de ligne bis.

Je ne renie rien mais il y a des choses qui me font rire

Pour moi Hermès, c’est vraiment le chic décontracté… le négligé sophistiqué. »

je ne suis pas dans le cycle de la mode. Ce qui m’intéresse c’est travailler la forme, la coupe, le millimètre, la proportion. Un vêtement, c’est de l’émotion

Une créatrice à part

Au contraire de beaucoup de créateur tenus à l’écart des problématiques « business », Véronique Nichanian a une double casquette de Directeur Artistique/Directeur Général : elle est créatrice et manager. Peu de marques mettent autant de pouvoir entre les mains d’une seule personne. Jean-Louis Dumas lui avait confié l’homme, sans jamais s’immiscer. Il a sûrement eu raison : le chiffre d’affaires du prêt-à-porter masculin d’Hermès est bien supérieur à celui de la femme.

« Il me disait parfois : ‘il n’y a pas beaucoup de cravates dans ta collection’, mais jamais plus. Pierre-Alexis a aussi la même politique. Il y a peu de maisons où on fait autant confiance à la création. »

Dans beaucoup de maisons, le marketing et la création sont deux entités séparées, le marketing imposant à la création un plan de collection, selon ce qui marche, statistiquement. Chez Hermès…apparemment il faut dire « Chez Zermèsse », lorsqu’on est un véritable amateur, ou connaisseur de la marque ; c’est une convention qu’a créée la marque pour appuyer sur son côté disruptif dans le luxe – je ne m’y plierai personnellement pas, pas plus que je ne dis des Zaricots.

Bref, chez Hermès, la créatrice est maîtresse du plan de collection. C’est une situation assez unique. Mais comme nous révélait en conférence Pierre Bergé, « un génie créateur comme Yves Saint-Laurent possède de manière innée le sens du marketing et de la communication. »

A méditer, le fait que tout ce qui défile peut être acheté par les boutiques Hermès (dans le système Hermès, des familles indépendantes gèrent les boutiques, les achalandant comme bon leur semble à partir des catalogues de la maison mère.

« Tous les vêtements qui défilent sont finis. Les prototypes sont fabriqués directement par les fabricants qui les produiront… Ils sortiront exactement comme cela. »

C’est très rare : le plus souvent, les prototypes sont réalisés par le studio de création et ce n’est qu’après le défilé que le marketing choisira quelles pièces produire et où. Cette démarche correspond bien à la mode masculine : une mode très tournée vers les qualités intrinsèques du produit.

« Mon propos n’est pas de faire de la mode, mais des vêtements »

Le vêtement est juste quand il est en adéquation avec la personne qui le porte.

Véronique Nichanian et les hommes

Elle note des changements dans le rapport des hommes au vêtements :

« Les hommes demandaient l’avis de leur femme, d’amis… maintenant ils sont plus autonomes, assument leurs avis.
Il se font plus plaisir… avant on achetait parce qu’on avait besoin d’un costume…
Les vêtements de sport ont énormément changé la mode. Le poids des choses a beaucoup changé : l’entoilage permettait presque à une veste de tenir toute seule si on la posait par terre… maintenant on peut avoir des costumes aussi structurés mais légers. »

Parfois, encore maintenant on me dit : ‘une femme, pour faire de l’homme, est-ce que ce n’est pas surprenant ?’. Je réponds : vous ne posez pas aux hommes qui font de la femme la même question, si ? »

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4 Thoughts to 20 ans de mode homme chez Hermès : Véronique Nichanian

  1. Joss 2 juillet 2011 at 10 h 39 min

    Bel article. Les belles rencontres font de belles choses, l’image que j’ai et que j’apprécie d’Hèrmès est celle qu’elle a si vaillamment défendue: « le négligé sophistiqué ».

    Anyway, Quid des sandales et autres spartiates, Florent?? ou est-ce tabou? (lol je me surprends à me demander soudainement pourquoi vous n’en avez jamais parlé ici …)

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  2. Mika 21 juin 2012 at 12 h 13 min

    Super article, j’ai vraiment appris beaucoup de choses et ca en valait la peine! Elle a vraiment un très beau parcours et c’est un exemple à suivre pour tous passionés de mode!

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  3. Afrika 14 octobre 2012 at 11 h 25 min

    J’ai assisté au défilé du 11-10, une somptuosité de création discrète d’une rare élégance comme seul Hermès les représente unique au monde, découvrir que la styliste est une femme et quelle créatrice, je salue son talent car elle m’a donné envié de changer de sexe..;-))))

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  4. Florent 15 octobre 2012 at 10 h 48 min

    @AFRIKA : « une somptuosité de création discrète », c’est une très bonne description. C’est sa patte et c’est aussi ce que cela doit être que l’homme Hermès.

    @Mika : merci ! Je suis content que cela t’ait apporté des choses !

    @Joss: je n’avais pas vu ton comment : personnellement, j’adore, mais dur d’en trouver avec un rapport qualité/prix raisonnable…
    Mais avec un costume, des spartiates…Grrr, j’adore !

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